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«On regarde trop de séries parce qu’on travaille trop»

Attention monétisée, temps libre rendu inexistant… Dans « Vide à la demande », l’auteur Bertrand Cochard analyse certaines conséquences des séries sur notre quotidien.

Agrégé et docteur en philosophie, Bertrand Cochard enseigne la philosophie esthétique à l’École municipale d’arts plastiques de Nice (Villa Thiole). Il vient de publier Vide à la demande, aux éditions L’Échappée. Il y explore les effets délétères des séries sur nos existences.

Reporterre

Cette semaine, Reporterre propose un entretien avec Bertrand Cochard, docteur en philosophie, et explore les effets des séries sur nos quotidiens. L’auteur de Vide à la demande, paru ce 5 avril, aux éditions L’Échappée, propose, dans son essai, une critique radicale des séries et des rapports que nous entretenons avec ce “« passe-temps » sur nos existences, trop pleines, ou plus exactement vides à craquer.(Vide à la demande, Bertrand Cochard)

Un article par Hortense Chauvin, 13 avril 2024. A retrouver en entier ici.

Reporterre — « C’est parce que l’on travaille trop que l’on regarde trop de séries », écrivez-vous dès les premières pages de votre livre. Pourquoi ?

Bertrand Cochard — La première raison est presque d’ordre attentionnel. Le propre de la série, selon moi, est de constituer une activité facilement accessible à la fin de la journée, précisément au moment où notre temps de travail a dilapidé notre énergie, notre attention et notre disponibilité.

La deuxième est qu’il y a eu dans les sociétés modernes une révolution extrêmement importante, entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle. Cette révolution, c’est la mise en place du système marchand et du salariat. Cela nous a amenés à considérer que notre temps libre était un moment libéré par le travail. Sur le site du ministère de l’Économie, on peut par exemple lire qu’un salarié doit travailler pendant un mois pour produire 2,5 jours de congés.

C’est important pour comprendre les séries, puisque considérer le temps libre comme un temps que le travail libère affecte notre manière de l’éprouver. Si vous vous êtes embêté à produire ce temps libre, à l’arracher au temps de travail, bien évidemment vous n’allez pas ne rien en faire. C’est comme si était inscrite, dans notre conception du temps libre, l’impossibilité même de l’ennui. Les séries viennent remplir ce temps-là.

Vous développez l’idée selon laquelle les séries « séquencent » notre temps, que voulez-vous dire par là ?

Avec ce texte, je cherchais à faire connaître les thèses de [l’intellectuel fondateur du situationnisme] Guy Debord. Ce qu’il appelle « la société du spectacle », c’est une société dans laquelle les groupes sociaux vivent selon des temporalités différentes. Les dirigeants vivent dans le temps historique, linéaire, orienté et irréversible. La vie quotidienne des individus, à l’inverse, est rythmée de manière « pseudo-cyclique » par les marchandises que l’on consomme : les promotions du Black Friday, la prochaine version de l’iPhone… Ce temps-là n’a pas les attributs de l’histoire. Il est rythmé par la répétition et le retour de l’identique.

Un autre auteur très important est [le philosophe] Günther Anders. Dans son livre L’Obsolescence de l’Homme [publié en 1956], il évoque la pièce de théâtre En attendant Godot, de Samuel Beckett, et explique que ses personnages ont affaire à un temps complètement déstructuré. Pour le faire avancer, certains personnages en sont réduits à enlever et à remettre leurs chaussettes.

Je me suis demandé s’il n’y avait pas quelque chose de similaire dans les séries. À un niveau individuel et collectif, j’ai l’impression que nous sommes empêtrés dans la bouillie du temps. Le temps n’avance plus. Il n’apporte avec lui que le retour du même, de la catastrophe. Les séries ne se contentent pas de faire avancer le temps à notre place. Grâce à la puissance de la narration, elles lui donnent un ordre, un séquençage dont nous sommes privés dans notre vie réelle.

En filigrane, vous décrivez la manière dont les séries nourrissent notre addiction aux écrans et nous enferment dans un « techno-cocon » numérique…

C’est un point absolument crucial, et qui n’est jamais abordé par les philosophes qui parlent des séries : pour en regarder, il faut être devant un écran, dont on connaît les conséquences sur l’attention, la sédentarité et le bien-être. On entend souvent dire que les séries créent du lien social, parce que l’on échange autour d’elles. J’ai plutôt l’impression qu’elles contribuent à individualiser nos modes de consommation. Pour regarder une série, la plupart du temps, on est seul chez soi. Je crois qu’elles contribuent à exacerber le repli sur la sphère privée et la fragmentation de la société façonnée par les technologies numériques.

Hortense Chauvin, Reporterre, le 13/04/2024

« Les séries marchandent notre temps libre et monétisent notre attention »

La dimension addictive des séries est d’ailleurs assumée par certains de leurs créateurs : l’un des scénaristes de « Lost » (une série suivant des survivants à un accident aérien perdus dans l’océan Pacifique) comparait ses techniques d’écriture à l’ajout d’additifs par les industriels de la chips…

Il ne faut pas oublier que les séries sont des produits d’industries culturelles puissantes, destinées à produire de la valeur en marchandisant notre temps libre et en monétisant notre attention.

On peut comparer leur visionnage à une autoroute. On croit que l’on peut s’arrêter à la fin d’un épisode, qu’il y a plus de voies de sortie qu’avec un film de deux heures. C’est une illusion : tout — que ce soit dans la narration ou l’ergonomie de la plateforme de visionnage — est fait pour qu’on se dise « Je sortirai à la prochaine ».

Vous confessez être vous-même un « sériephile repenti » : vous avez, au total, consacré l’équivalent de 159 jours de votre vie au visionnage de séries. Qu’en est-il du reste de la population française ?

Un sondage fait en 2019 par l’institut YouGov pour le compte d’Amazon Prime Video indique que 66 % des Français interrogés suivent une série au moins une fois par semaine, et 30 % tous les jours. Netflix est également fier de dire que plus de 2,1 milliards d’heures ont été passées, au niveau mondial, devant Squid Game [une série diffusée en 2021, dans laquelle des personnes ruinées participent à un jeu de survie mortel].

Faites-vous un lien entre cette addiction aux séries et la catastrophe écologique ?

Absolument. Le propre des technologies numériques, c’est de nous donner l’illusion que tout cela est dématérialisé, qu’il n’y a pas de conséquences. Mais regarder une série en 4K sur son téléviseur consomme énormément de bande passante : environ 1 gigaoctet par épisode. Ce n’est pas anodin d’un point de vue écologique. Il faudrait à mon avis défendre des activités allant dans le sens d’une réduction de notre empreinte carbone, qui stimulent notre cerveau et nous donnent un sentiment d’accomplissement.

Votre ouvrage va à l’encontre de travaux d’autres philosophes (comme Sandra Laugier), qui montrent que les séries peuvent véhiculer des valeurs émancipatrices et progressistes. Que pensez-vous de cette analyse ?

Je veux y apporter des nuances. Je ne suis pas tout à fait convaincu que les séries soient si émancipatrices que cela, et que, sous prétexte qu’elles parlent d’un problème social ou représentent mieux des minorités, elles aient véritablement un impact sur la société. Il faudrait des outils rigoureux pour l’évaluer.

Il ne faut jamais oublier non plus que, si les séries s’emparent de problèmes sociaux, c’est aussi parce que ces sujets sont dans l’air du temps (et tant mieux !). Mais la priorité reste de faire vendre. La série Sense8 [qui raconte l’histoire de huit personnes soudainement connectées sur les plans intellectuel, émotionnel et sensoriel] par exemple, réalisée par les sœurs Wachowski, est une série progressiste à bien des égards. Mais dès l’instant où cela est devenu trop risqué pour Netflix de la financer, sa production s’est arrêtée.

La question des inégalités matérielles, de la marchandisation du monde, de la critique du capitalisme restent par ailleurs assez absentes des séries.

N’y a-t-il vraiment rien à en sauver ? On peut penser à certains épisodes de Black Mirror sur les dérives technologiques, à D’argent et de sang, consacrée au scandale de la fraude aux quotas carbone… Les exemples de séries critiques de notre modèle sont légion !

Certaines séries sont extrêmement bien faites, je ne le nie absolument pas. Mais j’apporterais des nuances sur les effets concrets qu’elles peuvent avoir sur ce dont on a besoin, c’est-à-dire une transformation radicale et profonde de nos manières de produire.

Quand je parle avec des gens qui ont vu Black Mirror, je n’ai pas l’impression que ça leur permette d’appréhender avec tant de profondeur que ça le système technologique. La plupart disent « Ça montre qu’on est trop sur nos téléphones, que ça crée des hiérarchies sociales ». Bon, ok. Mais il suffit de regarder autour de soi pour le voir.

Je nuancerais le potentiel subversif de ces séries. Parfois, oui, elles font une bonne critique, mais elle n’est pas suffisante. Le problème, c’est que lorsque l’on a fini de les regarder, plutôt que de s’engager dans l’action et de chercher à approfondir les thèmes abordés, très souvent, on va plutôt lancer une autre série, et s’indigner d’un autre scandale.

Hortense Chauvin, Reporterre, le 13/04/2024

Entretien / Numérique

Crédits images :

  • Vignette de couverture : Montage photo; illustrations libres par Canva
  • Illustration “Plateforme Netflix” : © Serge Tenani / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

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