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Vendredi écologie

Fin de semaine, début de mois, voici un nouvel article, sur reZonance, focus sur l’écologie.

L’article d’aujourd’hui est un entretien proposé par La Pensée Ecologique. Retrouvez cet article et bien d’autres directement sur le site !

Parce que nous sommes nombreux.se.s à être inquiét.e.s, paniqué.e.s, effrayé.e.s… vis-à-vis de la situation climatique. Parce que nous sommes septiques, dans le doute, nerveux.se.s… Voici un article particulièrement intéressant, proposé par La Pensée Ecologique, évidemment diffusé par reZonance.

Écologie, éco-anxiété et santé publique. Entretien avec Alice Desbiolles

Avec Dre. Alice Desbiolles, co-fondatrice de l’Alliance Santé Planétaire.

LPE : Alice Desbiolles, vous êtes médecin spécialisée en santé publique et vous avez récemment publié deux ouvrages : L’Eco-anxiété. Vivre sereinement dans un monde abîmé, chez Fayard (2020), et plus récemment encore, Réparer la santé. Démocratie, éthique et prévention, aux éditions Rue de l’échiquier (2023). Le second part de la COVID et de ses ravages pour s’étendre aux questions plus générales de santé publique ; nous allons plutôt ici mettre l’accent sur le premier de ces deux livres. Le titre du premier est on ne peut plus explicite. Pouvez-vous succinctement vous présenter ?

Alice Desbiolles : Je suis médecin de santé publique et j’ai soutenu ma thèse d’exercice avec Santé publique France dans le domaine de la santé environnementale. Intéressée par les questions de prévention, promotion de la santé, vaccinologie, ou encore d’inégalités sociales de santé, j’ai passé des diplômes universitaires dans ces domaines, ainsi qu’un Master 2 en méthodologie, recherche clinique et biostatistiques. Concernant mes expériences professionnelles, j’ai travaillé dans différentes agences de santé, pour le Haut Conseil de la Santé Publique, le ministère de la Santé, Santé publique France, l’Institut Pasteur, le Centre d’éthique clinique ou encore l’Institut National du Cancer. Durant mes études, je suis également passée dans différents services hospitaliers en Ile-de-France, mais aussi au Liban et en Allemagne, où j’ai réalisé une année universitaire.

LPE : Pourriez-vous définir les concepts de solastalgie et d’éco-anxiété au cœur du premier livre ?

AD : Il s’agit de deux notions voisines, similaires dans l’usage. De manière générale, elles traduisent une sensibilité et un état d’âme relatifs à un constat douloureux : notre manière d’habiter le monde le dévore et nos activités humaines éminemment destructrices compromettent notre avenir. C’est cet état de fait, ces menaces existentielles concernant notre propre fin, que questionnent l’éco-anxiété et la solastalgie.

D’aucuns interrogent le choix du terme d’éco-anxiété. Pourquoi ne pas parler d’éco-colère ou d’éco-lucidité ? Si la sémantique n’est, bien sûr, jamais parfaite, il demeure néanmoins important de poser des mots sur nos maux et nos préoccupations. Cette dénomination permet ensuite de penser, de réfléchir, de comprendre, et, in fine, de résoudre.

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux conséquences psychologiques des dérèglements environnementaux, les termes d’éco-anxiété et de solastalgie étaient ceux utilisés dans les articles de recherche de différentes disciplines. Cette matière académique, embryonnaire à l’époque, m’a permis d’aborder et d’approfondir le sujet.

LPE : Vous avez une approche très ouverte, humaniste, transdisciplinaire de la médecine. Les aspects plus scientifiques, biologiques, ne sont pas absents, mais ils sont systématiquement remis dans un cadre plus large qui leur donne sens. Vous dites d’emblée que la solastalgie n’est pas une maladie et que s’adapter à une société malade n’est certainement pas la conduite la plus pertinente à adopter. Dans le livre vous distinguez des types d’individus en raison de leur forme d’engagement, relatif versus absolu, etc. Pouvez-vous nous les présenter et dresser une sorte de panorama de l’éco-anxiété ?

AD : Précisons d’emblée que l’éco-anxiété n’est pas une pathologie. Les cabinets des psychiatres ou des psychologues ne regorgent pas, et c’est tant mieux, de personnes éco-anxieuses. Il convient de ne pas pathologiser ou psychiatriser les personnes qui questionnent voire s’opposent à notre manière d’habiter la Terre et de faire société.

Il est ainsi d’usage de distinguer une éco-anxiété « adaptative » d’une éco-anxiété « pathologique ». Je rappelle que questionner une société désorientée, menaçant notre bien-être, nos aspirations, est plutôt un signe de bonne santé ! L’esprit critique, l’éco-anxiété, sont des marqueurs de vitalité psychique : être en mesure de faire face à des informations vertigineuses, à des constats qui le sont tout autant, de ne pas se résigner et de chercher des solutions sont autant d’éléments traduisant une force de caractère en même temps qu’un formidable courage.

L’éco-anxiété est constituée d’un large panel émotionnel : la peur, l’inquiétude, le sentiment d’impuissance, la culpabilité, etc., sont autant d’émotions constitutives de notre humanité. Mêmes inconfortables, elles ne sont en rien pathologiques. Surtout si elles demeurent compatibles avec une mise en mouvement des individus. Rappelons qu’émotion vient du latin motio qui signifie mouvement.

Parfois, d’aucuns peuvent se sentir accablés, écrasés, et ne plus être en mesure de faire face aux exigences et responsabilités du quotidien. Dans cette situation, il est possible que la frontière vers le pathologique ait été franchie.

Quatre profils de personnes éco-anxieuses peuvent être définis : les éco-anxieux relatifs et les éco-anxieux absolus, qui peuvent chacun être engagés ou passifs. Les deux premiers qualificatifs diffèrent selon l’intensité de l’éco-anxiété ressentie, et les deux derniers selon le degré d’engagement concret dont font preuve – ou non – les individus.

Les quatre profils demeurent bien sûr indicatifs et ne correspondent pas à des entités cliniques ou définitives. Le va-et-vient entre les différents profils est permanent, tant la solastalgie constitue un état dynamique et mouvant. En effet, chaque éco-anxiété est unique et son expression est aussi diverse qu’il existe de sujets concernés. Pour conjurer la crise environnementale, les consciences s’éveillent et les solastalgies s’expriment, chacune à sa manière.

LPE : Dans le livre vous faites état de l’existence d’un large spectre en ces matières. Il y a de multiples données statistiques, divers sondages concernant la France, l’Europe et le monde sur la sensibilité aux enjeux écologiques. Je pense notamment à une enquête du Lancet Planetary Health (vol. 5, no 12, 2021), relayée en France par le journal Le Monde, portant sur 10’000 jeunes de 10 pays dont l’Inde, le Brésil, le Nigeria et les Philippines, donc 4 pays non anciennement industriels. Il apparaissait alors que 3 jeunes sur 4 définissaient leur avenir comme « effrayant ».

AD : Les résultats de cette enquête ont trouvé un écho relativement important dans la presse. Il y avait cependant quelques limites importantes à cette enquête et à ses résultats, qu’il convient de mettre en exergue. Bien que publié dans une revue médicale et que quelques académiques soient signataires, précisons qu’il s’agit d’un sondage, et non d’une étude académique à proprement parler.

L’échantillonnage des jeunes recrutés n’était pas forcément représentatif des jeunes des pays interrogés, ce qui biaise les résultats et empêche leur extrapolation à un public plus large que celui de l’étude. L’un des prérequis pour participer à ce sondage était par exemple de savoir parler anglais, dans des pays où il ne s’agissait pas nécessairement de la langue dominante. Les jeunes qui parlent anglais ne sont donc pas représentatifs de la majorité de la jeunesse de ces pays, voire représentent une certaine catégorie socio-professionnelle. Les questions relatives aux facteurs explicatifs de l’inquiétude des jeunes interrogés étaient quant à elles très orientées et n’exploraient pas d’autres causes de mal-être et d’inquiétude pour l’avenir comme les conséquences – sur la santé mentale, mais aussi économiques et sociales – de la gestion de la pandémie de COVID, alors que nous étions en pleine crise COVID.

Les résultats de cette étude me paraissent donc d’une fiabilité toute relative, sont à prendre avec précaution et ne peuvent pas être extrapoler à une large échelle. Toutefois, ce travail a le mérite de révéler à quel point la question de l’éco-anxiété est à l’agenda scientifique et médiatique. D’ailleurs le mot éco-anxiété a fait son entrée dans le dictionnaire en France.

LPE : En général quand on parle d’éco-anxiété en Occident, il s’agit toujours d’identité personnelle, individuelle. Pour les peuples premiers en revanche, on va parler d’un principe d’unité où l’identité de l’individu est inséparable de celle des écosystèmes, de telle forêt, de tel lieu ou rivière. Je suis tout autant ma rivière, ma forêt que ma tribu ou moi-même. Ce principe a même été intégré dans le code de l’environnement de l’île Loyauté en Kanakie, en Nouvelle-Calédonie. Cela renvoie aux modalités de relations à la nature distinguées par l’IPBES : en l’occurrence le principe d’unité renvoie au fait de vivre en tant que nature, par identification à cette dernière. Les trois autres modalités sont : nous vivons de la nature, nous en tirons nos ressources ; nous vivons dans la nature, dans des paysages et écosystèmes ; et nous vivons avec des non-humains, de notre microbiote aux animaux domestiques ou d’élevage en passant par les plantes et les insectes. Or, j’avais beaucoup apprécié la manière dont vous aviez commenté un reportage sur un village dévasté par le mégafeu de Gironde de l’été 2022. Le reportage et votre commentaire montraient à quel point ce en tant que, cette identification à la nature, cette unité avec elle, vaut aussi pour l’occidental moyen. Au moment de leur retour au village, tous les riverains de la forêt détruite par le feu étaient effondrés, touchés au plus profond par la disparition de leur forêt, par ce paysage de mort, calciné, qui s’y était substitué.

AD : Les conséquences des mégafeux sont bien documentées dans la littérature comme étant associées à une souffrance morale assimilée à un deuil de l’environnement familier. Les mégafeux produisent un sentiment de perte intense, de chagrin abyssal. Ce sont d’ailleurs ces phénomènes de destruction de l’environnement familier qui ont nourri la genèse du concept de solastalgie. A l’origine de ce néologisme se trouvent l’expérience d’une sécheresse massive et dévastatrice, et la création d’une mine de charbon à ciel ouvert en Australie. Dans les deux cas, des paysages familiers sont irrémédiablement détruits, générant une nostalgie, un mal de pays, alors que les individus ne sont pas partis de chez eux. Comme je le dis souvent pour expliquer la solastalgie : « le mal du pays c’est le pays que l’on quitte, la solastalgie, c’est le pays qui nous quitte». Cette souffrance renvoie à ce que l’on appelle la « topophilie », ou l’amour, l’attachement puissant que l’on ressent pour un lieu.

En Gironde, il y a une limite très nette entre la partie carbonisée de la forêt, paysage de désolation, et la partie subsistante. Cette frontière entre environnement détruit et environnement préservé constitue presque une métaphore de la solastalgie et de l’éco-anxiété : d’un côté la tristesse, la nostalgie, l’impuissance face aux constats, de l’autre l’espérance, l’engagement, la joie pour faire croître un autre monde.

LPE : Nous avons abordé le diagnostic, mais que faire face à l’éco-anxiété ?

AD : D’abord, ne pas la considérer comme un problème, mais comme une partie de la solution. L’engagement, quel qu’il soit, constitue l’une des conditions au fait de (re)trouver la paix de l’âme, ou l’ataraxie.

Pour faire face aux dérèglements du monde, il convient de se ré-ancrer dans le présent, et de se ménager une part d’incertitude. Nietzsche disait que ce n’est pas le doute, mais les certitudes qui rendent fou. On ne peut ni tout modéliser, ni tout savoir, ou tout prévoir, encore moins l’avenir. Il convient donc de conserver une part d’espérance car tout n’est pas écrit. Pour ce faire, développer un rapport mesuré et nuancé au savoir scientifique m’apparaît essentiel.

Par ailleurs, l’éco-anxiété relève autant de l’intellect que des émotions, de ce qui nous met en mouvement. Il s’agit d’abord et avant tout d’une force de vie, d’une forme de sagesse, de philosophie. Accepter son éco-anxiété et la dépasser pour en faire une force et une boussole de vie, telle est la clé d’une existence engagée et apaisée.

LPE : Abordons votre dernier livre, Réparer la santé. Nous sommes trois années après le début de la crise COVID. Je rappelle que les États européens ont confiné leurs populations autour de la mi-mars 2020. Dans votre domaine, celui de la santé publique, quel bilan tirez-vous de la crise passée ?

AD : Un premier enseignement a trait à notre manière d’identifier et d’analyser les fléaux qui nous percutent. Notre approche est souvent quasi-exclusivement quantitative, algorithmique, au détriment d’une analyse plus globale et sensible des enjeux. Notre raisonnement me semble également unidimensionnel. Si nous faisons le parallèle avec le réchauffement climatique et les accords de Paris, seules sont mises en avant les émissions de CO2, au détriment des autres problématiques : déforestation, utilisation de l’eau douce, changement d’utilisation des sols… De même, pour la crise du COVID, nous ne nous sommes focalisés que sur les infections et les transmissions virales, sans véritable considérations pour les autres dimensions de la crise et de la santé : dimensions physiques, mentales, sociales, environnementales, etc. Cette approche unidimensionnelle, je la qualifie, pour la médecine, de « biomédicalisme » ; lequel traduit une idéologie qui réduit les individus à quelques indicateurs quantitatifs, au détriment de la Personne dans sa globalité, qui finit par s’effacer progressivement. Nous devons impérativement sortir de cette vision purement unidimensionnelle et quantitative des individus et de la Vie.

Un autre écueil que j’ai constaté durant la gestion de la crise COVID est le défaut d’organisation d’un débat scientifique et contradictoire pacifique, dans le sens de l’éthique du dissensus de Paul Ricœur. Pour lui, l’expression de points de vue différents – le dissensus – ne constitue pas le mal, mais la structure même du débat. En ce sens, l’expression de controverses et l’art de la disputatio, dans un climat apaisé, constituent à mes yeux des marqueurs de la vitalité d’une démocratie.

Concernant la vaccination, la France est un pays historiquement assez réticent, du moins critique, vis-à-vis de cette intervention de santé publique. Il y a en France un terreau de questionnements, de doute, de scepticisme, concernant cet outil, pourtant essentiel en matière de santé publique et de prévention des maladies infectieuses, lorsqu’il est utilisé à bon escient et de manière pertinente. In fine, c’est surtout la question de l’obligation qui a éminemment contribué à une certaine crispation sociale. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) avait d’ailleurs alerté, dans un rapport d’avril 2021, sur les questions éthiques et les limites d’une obligation vaccinale contre la Covid. Ce rapport pointait notamment le risque de voir les politiques d’obligation vaccinale abîmer la confiance en les autorités publiques, les médecins, les scientifiques, les politiques de santé publique. L’OMS ne se prononçait ni pour, ni contre l’obligation vaccinale Covid, mais alertait sur les risques d’une telle pratique, qu’il convient de manier avec la plus grande prudence. Rappelons également que nombreux sont celles et ceux à ne s’être pas fait vacciner du fait de difficultés d’accès au soin.

LPE : Dernière question, la formation du médecin est généralement assez scientiste. Comment de votre côté avez-vous fait pour échapper à ce moule médical, au-delà de la large culture qui est la vôtre ?

AD : La culture médicale occidentale a tendance à mettre de côté ce qui relève des savoirs vernaculaires. L’enseignement dispensé dans les facultés de médecine se résume essentiellement à la promotion d’une médecine purement biomédicale, quantitative et technique. Un « bon » médecin est formé en anatomie, en chimie organique, en physique, en embryologie, en chimie générale, en physiopathologie, en histologie et maîtrise des gestes techniques. En revanche, ce qui relève de la philosophie, des sciences sociales, de l’histoire, de l’anthropologie, bref des Humanités, n’existe pour ainsi dire pas dans l’enseignement médical. L’éthique, la santé publique ne sont guère mieux loties ; de même les questions de médico-économie, d’organisation des systèmes de santé, etc. Le médecin est, de plus en plus, un ouvrier spécialisé, doté de compétences essentiellement techniques.

Nous sommes loin des médecins-savants-philosophes qu’étaient Avicenne ou Maïmonide en leur temps. Notre attitude renvoie à ce qu’Ivan Illich appelle la « contre-productivité », à savoir ce moment de bascule où une technique, un outil, une institution finit par ne plus servir ce pour quoi elle a été conçue, voire engendre l’inverse de ce pour quoi elle existe. Le mouvement antivax relevait aussi de cette contre-productivité d’une certaine vision de la politique sanitaire.

Une formation pluridisciplinaire des médecins permettrait de diminuer les souffrances que le système engendre, tant pour les médecins, les patients, que la société. J’espère que l’on finira par introduire des humanités et de la santé publique dans le cycle de formation des médecins et des autres soignants. La médecine telle qu’elle m’a été enseignée était assez asséchante. Les enseignements et la praxis contribuaient plus à appauvrir et enfermer la pensée qu’à l’élever.

Un article du 1 mars 2023, de La Pensée Ecologique, avec Alice Desbiolles.

Crédit Images : La Pensée Ecologique

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