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Vendredi écologie

«Et paf!» Les Soulèvements de la Terre fêtent leur victoire

Un article par Émilie Massemin, le 10 novembre 2023

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ReportageSoulèvements de la Terre

Jeudi 9 novembre à 16 heures, l’ambiance était à la fête devant le Conseil d’État, après que les juges ont prononcé l’annulation de la dissolution des Soulèvements de la Terre. – © Nnoman Cadoret / Reporterre

Militants, élus, personnalités… se sont réunis pour fêter l’annulation de la dissolution des Soulèvements de la Terre. Une victoire en demi-teinte alors que la menace sur les luttes écologistes et de gauche ne faiblit pas.

Paris, reportage

Des visages mouillés de pluie mais radieux. Sous le ciel gris, une petite foule hétéroclite d’une bonne cinquantaine de personnes a réuni entre autres la militante Camille Étienne, le sénateur écologiste du Rhône Thomas Dossus, l’économiste Geneviève Azam et un représentant de l’association la Jeunesse autochtone de Guyane. Avec, au centre, un grand drap blanc orné d’un facétieux « Et paf ! », pied de nez potache adressé au ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin. Jeudi 9 novembre à 16 heures, l’ambiance était à la fête devant le Conseil d’État, après que les juges ont prononcé l’annulation de la dissolution des Soulèvements de la Terre. Une belle trêve qui a fait pétiller les rires comme les bulles de champagne, dans un contexte répressif difficile pour les luttes écologistes.

« C’est un sérieux revers pour le ministère de l’Intérieur. Cette victoire, c’est à vous que nous la devons. Aux 210 comités locaux qui ont fleuri depuis l’annonce de Darmanin ; aux 150 000 personnes qui ont affirmé “nous sommes Les Soulèvements de la Terre” ; aux 5 000 personnes qui ont déposé avec nous un recours juridique contre cette décision ; et au rapport de force sans précédent que nous avons instauré contre sa dissolution il y a six mois », a remercié au micro Jasmine — un pseudonyme — une des porte-parole du mouvement, saluée par un tonnerre d’applaudissements.

« C’est un sérieux revers pour le ministère de l’Intérieur »

Le triomphe n’est cependant pas total. La décision des juges du Palais Bourbon concernant Les Soulèvements de la Terre est préoccupante à plusieurs égards, a expliqué à Reporterre une des avocates des Soulèvements, Me Aïnoha Pascual. Tout d’abord, parce que le Conseil d’État a élargi la notion de provocation à des agissements violents contre les biens et les personnes, en considérant que des provocations explicites mais également implicites peuvent justifier une mesure de dissolution. « Or, cette notion de provocation implicite est très dangereuse parce qu’on peut y faire entrer plein de choses. Le fait de ne pas modérer des commentaires qui pourraient être publiés sur les réseaux sociaux, de rester silencieux ou de ne pas condamner certains propos par exemple », souligne-t-elle.

Les militants étaient soulagés même si la menace de la dissolution plane toujours. . © Nnoman Cadoret / Reporterre

Deuxième point problématique, « le Conseil d’État considère que la désobéissance civile, le désarmement sont susceptibles d’être caractérisés d’agissements violents contre les biens », alerte Me Aïnoha Pascual. Si Les Soulèvements de la Terre ont été épargnés, c’est que « les effets qu’ont eu [leurs] appels à la désobéissance civile et au désarmement n’ont pas produit d’effet de nature à justifier une dissolution ». Enfin, les juges du Palais Bourbon ont estimé que Les Soulèvements de la Terre étaient bien un « groupement de fait » – ce que contestaient les avocats du mouvement – et étaient donc bien en quelque sorte éligibles à la dissolution.

Les Soulèvements ne sont pas à l’abri d’un nouvel arrêté

Tout cela maintient une menace diffuse sur les luttes écologistes. « Cette décision vient rappeler qu’attention, tous les modes d’action ne sont pas validés, même si l’on se revendique de l’écologie et qu’on défend une cause juste, insiste l’avocate. Le Conseil d’État considère que si des agissements avaient des conséquences d’une certaine gravité, la dissolution serait justifiée ». Autrement dit, Les Soulèvements de la Terre s’en tirent pour cette fois mais ne sont pas à l’abri d’un nouvel arrêté de dissolution, dans le futur, qui pourrait être validé par les juges du Palais Bourbon.

Des soutiens des Soulèvements se sont rassemblés devant le Conseil d’État. Le mouvement s’est dit prêt à reprendre le combat. © Nnoman Cadoret / Reporterre

Cette victoire en demi-teinte s’inscrit dans un tableau d’ensemble bien sombre. Le même jour, le Conseil d’État a confirmé les dissolutions du groupe antifasciste Lyon et environs (dit « la Gale ») et de la Coordination contre le racisme et l’islamophobie (CRI). « Notre époque est pleine de périls. On compte à peu près une douzaine de dissolutions d’associations antiracistes, de soutien au peuple palestinien, antifascistes. Or les associations sont le cœur, sont la condition même de notre démocratie, de notre fonctionnement, de la vitalité de notre société démocratique », a réagi Me Lionel Crusoé, membre du syndicat des avocats de France, dans sa prise de parole.

Une banderole pied-de-nez à Gérald Darmanin. © Nnoman Cadoret / Reporterre

Nathalie Tehio, membre de la Ligue des droits de l’Homme, s’est aussi inquiétée du climat répressif. « Il y a une surenchère verbale, a-t-elle observé lors de sa prise de parole. Rappelez-vous la manifestation de Sainte-Soline, pour laquelle le ministre de l’Intérieur avait annoncé la venue d’écoterroristes et des affrontements. Il y a aussi toutes ces mesures liberticides de contrôle du mouvement social, comme ces arrêtés d’interdiction de manifestation pour les retraites, et maintenant pour les Palestiniens. » L’avocate y voit « une manière de museler la contestation, de nous empêcher de nous réunir pour exprimer collectivement nos opinions dans le cadre de combats parfaitement légitimes ».

Léna Lazare : « On va pouvoir remettre de l’énergie dans nos actions, pour faire en sorte que le mouvement reprenne de l’ampleur. » © Nnoman Cadoret / Reporterre

Pour autant, Les Soulèvements de la Terre sont prêts à reprendre le combat. « Pendant six mois, la procédure judiciaire nous a pris énormément d’énergie, raconte à Reporterre l’activiste Léna Lazare. Maintenant, on va pouvoir la remettre dans nos actions, pour faire en sorte que le mouvement reprenne de l’ampleur. » Le programme des prochains mois s’annonce déjà chargé : des journées d’action contre Lafarge et « le monde du béton » du 9 au 12 décembre prochain, puis une nouvelle « mobilisation internationale du front antibassines » les 20 et 21 juillet 2024 dans le Poitou. « Ce sera l’occasion de confluer plus massivement que jamais pour la défense de la terre et de l’eau, a conclu Basile Dutertre, figure du mouvement des Soulèvements de la Terre. À tout de suite dans les rues, sur les zones industrielles, dans les champs et au cœur des bocages ! »

« Et paf ! » Les Soulèvements de la Terre fêtent leur victoire, Reporterre, le 10 novembre 2023

Crédit images et vidéo : Reporterre

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